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Le bon usage

Le bon usage

Mon blog est consacré essentiellement au bon usage de la langue française. Il est donc, spécialement conçu et destiné aux collégiens,lycéens, étudiants,et notamment aux amoureux de la langue de Molière.


Le pont Mirabeau

Publié par Fawzi Demmane sur 1 Mai 2009, 09:50am

Catégories : #Littérature

Resultat

 

 

 

 

 

Le pont Mirabeau

 

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passait
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

 


Apollinaire, Alcools (1912)



L'auteur :

Wilheim Apollinaire de Kostrowitzky né à Rome en 1880. Il a aussi bien une grande culture artistique et littéraire. Son 1er travail est d'être précepteur d'une jeune aristocrate en Rhénanie ( des poèmes s'appelleront Rhénane ). En 1907, il s'établit à Paris. Ce sera un ami très proche de Picasso. Il aura une liaison avec Marie Laurencin ( une peintre ), avec laquelle il vivra jusqu'en 1912. Il est mobilisé en 1914, blessé en 1916, trépané. Il est mort tragiquement de la grippe espagnole en 1918 alors qu'il venait juste de se marier.



1 Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine


Contraste entre la banalité des vers 1 et 4, qui met en valeur l'importance du souvenir (la forme impersonnelle et recherchée du vers 3) et de "nos amours" (le contre-rejet ) et seule utilisation de "nos" avec "amours". Attention : "et nos amours" dépend du verbe "se souvenir" ( coule au singulier) ; mais la suppression de la ponctuation rend la compréhension ambiguë.


2
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure


"vienne" : forme de subjonctif (que vienne) à valeur de souhait  : l'oubli du sommeil.
thème de l'opposition entre permanence et passage : le temps passe (champ lexical présent : heures, jours, nuits) ; permanence du poète, avec son amour et ses souvenirs.


3 Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse


Thèmes du pont et de la permanence (le pont Mirabeau, le pont de nos bras) renforcés par les enjambements : effet de continuité de la strophe dans son ensemble.
Le souvenir est si fort qu'il ramène l'absente : présent de l'impératif  : "restons".
Désenchantement : cette eau en a tellement vu de ces regards, qui se croyaient éternels, semblables aux promesses d'amour.


4
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure


Deuxième refrain : mise en valeur de la permanence*


5
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente


Fuite de l'amour : Thème de l'eau lié encore à celui du temps qui passe. Monotonie auditive des trois premiers vers de cette strophe, mais rupture au quatrième : sonorités nouvelles et diérèse sur "violente". Espérance : personnification (volonté presque indépendante de retrouver l'amour perdu) 
Attention : premier emploi de "comme"  : une comparaison ; deuxième emploi : une exclamation (combien) ; là encore, l'absence de ponctuation fait naître l'ambiguïté.


6
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure


Troisième refrain : Le temps a changé de valeur. Il semble ralenti.


7
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau passe la Seine


Fuite du temps vide de sens ; reprise exacte du thème du refrain : vers 1 de cette strophe : reprise du premier vers du refrain ; vers 2 et 3  : reprise de l'expression "les jours s'en vont" ; vers 4 : reprise de l'expression "je demeure".
Une permanence vécue maintenant douloureusement : mythe de Sisyphe.Un temps paradoxal : il avance et se répéte indéfiniment.


8
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure


Quatrième refrain : une résignation qui marque la fin du poème.



Alcools, dont le titre primitif était eau de vie est paru en 1913. Notre poème est le second du recueil. Il date de 1912, époque de la rupture avec Marie Laurencin ; Le pont Mirabeau a pour cadre Paris comme la Zone qui le précède. Et il est suivi par la chanson du mal-aimé qui traite aussi du thème de la rupture amoureuse.

Ami des peintres Derain et Picasso, Apollinaire est sensible à la nouvelle esthétique cubiste. C'est cette modernité que l'on retrouve dans nos vers inscrits pourtant dans la tradition de la poésie amoureuse. C'est un poème de l'ambivalence : ancien et nouveau , un chant de la rupture, un poème qui possède la fluidité de l'eau et la fixité de la pierre.


A / UN POEME ANCIEN ET NOUVEAU


1)ancien


- Apollinaire a choisi le grand vers lyrique : le décasyllabe. Chaque strophe se compose de trois vers aux rimes féminines suivies qui auraient du former un tercet.


- L'ensemble est composé comme une chanson avec son refrain sur l'amour malheureux et la fuite du temps.

- Le sujet (l'amour) est traditionnel.

- Certaines tournures présentent des formes archaïques « Faut-il qu'il m'en souvienne », « nos amours ». On peut remarquer l'ambiguïté du subjonctif « Vienne la nuit » qui peut correspondre soit à un souhait (que vienne l'heure du RDV) soit à une opposition (bien que l'heure vienne, je suis seul).

Cette ambivalence des mots et des constructions fait basculer le poème vers la modernité.


2)moderne


- Le grand vers lyrique est rompu, brisé en deux (4+6), ce qui donne une rime masculine isolée, comme le poète. Le vers est à l'image de la rupture amoureuse.

- L'absence de ponctuation favorise la fluidité du poème et son ambiguïté en multipliant les sens possibles.

- Un calembour est composé par la diérèse vi-o-lente = vie-eau-lente et évoque la lenteur de la vie qui passe.

- « Comme », lui-même a plusieurs valeurs : adv. exclamatif, conj. de cause, temps, comparaison.

Nous allons voir que le même jeu suggère à la fois un temps immobile et circulaire, éternel et passager.


B / LE TEMPS, L'EAU, LE PONT


1)Un présent éternel


- « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » : Vérité générale, présent immuable.

- Certains adverbes renforcent cette éternité : « toujours » ; les deux négations « Ni temps passé ni les amours reviennent » jouent le même rôle. Rien ne reviens, tout s'échappe. Enfin nous avons les « éternels regards ».


2)Le temps cyclique


- Le dernier vers et le premiers sont les mêmes : ils forment une boucle.

- Le refrain revient après chaque strophe et évoque le retour des heures.

- La temporalité est circulaire. Elle emprisonne le poète sur le pont pendant que l'heure tourne et que le fleuve coule.

« Je demeure » = je reste/réside/meurs.


3)Le pont


- L'amour s 'en va comme l'eau courante, comme la vie, et les allitérations en -l- la font couler plus vite. « des éternels regards l'onde si lasse ».

- La répétition des mots, des verbes de mouvement souligne ce flot continu.

 Seul le pont est immobile et le poète le fixe dans son vers.

- La construction est solide, à partir de formules fixes et symétriques (cf. vers 7). L'impératif « restons » durcit encore le vers.

- Ils se font face. Ils renvoient à tous les couples qui voudraient fixer les moments heureux .

« comme l'espérance est violente », comme elle est forte : On ne renonce jamais à espérer. On tente de fixer le temps dans le poème et la mémoire.

Le poème assimile la fuite de l'eau à celle du temps et donc à la perte de l'amour.

La Seine devient le symbole des amours qui passent; le pont celui de la fidélité du poète, immobile et solitaire entre deux rives. Son poème ainsi fait le pont entre présent et passé, entre la vie et l'éternité.






Introduction
 :


Le poème "Le Pont Mirabeau" est un extrait du recueil Alcools paru en 1913. L'auteur y fait allusion à sa rupture avec Marie Laurencin et au-delà évoque la fuite du temps semblable à l'eau qui s'en va.

Réflexion désabusée sur la fragilité de la relation amoureuse dans la vie de l'homme.


Dans le distique, il s'agit d'une idée originale. Le poète se voit continuer à rester là, assailli par ses souvenirs. Il y a l'idée de la permanence de la personnalité à travers le temps. Le temps passe plus lentement après une déception. C'est un thème paradoxal par rapport à celui que l'on trouve souvent en littérature : brièveté de la vie humaine opposée à la pérennité des éléments naturels : l'homme est permanent tant qu'il est vivant alors que le temps passe.


Explication


1ère strophe : le lieu évocateur de l'amour. C'est le Pont Mirabeau de Paris qui le fait se souvenir.
2ème strophe : la plongée dans le passé. C'est le rappel de sa liaison.
3ème strophe : la fuite de l'amour.
4ème strophe : la fuite du temps.
La Seine rappelle au poète son amour perdu.


La forme poétique


1. 4 quatrains et refrain sous forme de distique (2 petit vers qui reviennent toujours) 
- Forme:10/4/6/10.

2. Refrain : vers impaires, heptasyllabes (élément essentiel de la musicalité depuis Verlaine)


3
. 1er vers repris a la fin = circularité du poème.


4
. Nombreuses répétition dont le refrain donne une impression de monotonie, de plainte, et rapproche ce texte d'une complainte.


L'ambiguité du texte
.


1. Vient de l'absence de ponctuation et du décasyllabe qui ne permet pas d'imposer un sens au texte, ce qui provoque plusieurs lecture.


2. ambiguïté du temps : dominant = présent de vérité général et de méditation. Present du subjonctif exprime un souhait.


L'écoulement de l'eau et de l'amour
 :


1. l'eau = élément habituel du poème lyrique pour exprimer la fuite du temps. Elle est nommé, c'est la Seine.

1er vers : description, truisme. Ce vers banal se retrouve à la fin et suggère ainsi le cycle du temps, l'immobilité du pont (parallèle au "Je demeure" du distique) et la fluidité du temps qui passe comme l'amour


- Verbes de mouvement( :"passe", "coule", "s'en va"...) présents à toutes les strophes.

- Répétitions, anaphore "ni".

2. expression de l'amour achevé, nostalgie, sentiments.


3. Immobilité du poème avec le pont statique, et le poète figé par sa douleur "je demeure".


Conclusion


On a un poème original qui reprend des termes conventionnels dans une structure où les termes, les sonorité et la dispositions des mots forment des correspondances. Seule la peine de l'auteur semble demeurer face au temps qui passe.
Le thème de l'eau est ici utilisé de façon conventionnelle dans la tradition littéraire pour évoquer métaphoriquement la fuite du temps. Mais le thème est renouvelé tout d'abord par la référence urbaine très précise, mais surtout par le fait qu'une seconde métaphore s'enchâsse dans la première : celle de l'instabilité de la relation amoureuse vouée à l'échec.

 


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