Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le bon usage

Le bon usage

Mon blog est consacré essentiellement au bon usage de la langue française. Il est donc, spécialement conçu et destiné aux collégiens,lycéens, étudiants,et notamment aux amoureux de la langue de Molière.


La dernière lettre de Mme de Mortsauf à Félix de Vandenesse

Publié par Fawzi Demmane sur 4 Mai 2009, 21:54pm

Catégories : #Correspondances célèbres

 

Cette grande lettre est un extrait du roman "Le lys dans la vallée"  du grand et illustre romancier français "Honoré de BALZAC".

Une lettre écrite par madame de Mortsauf (Henriette) à Félix (narrateur), où elle lui avoue son grand amour, ses souffrances...et bien beaucoup de choses..., elle lui a recommandé de ne pas la lire qu'après sa mort...


« ...Mes méditations allaient à perte de vue, pendant que mes yeux restaient attachés sur la magnifique tapisserie des chênes dorés, aux cimes sévères, aux pieds de bronze : je me demandais si la vertu d'Henriette n'avait pas été de l'ignorance, si j'étais bien coupable de sa mort. Je me débattais au milieu de mes remords. Enfin, par un suave midi d'automne, un de ces derniers sourires du ciel, si beaux en Touraine, je lus sa lettre que, suivant sa recommandation, je ne devais ouvrir qu'après sa mort. Jugez de mes impressions en la lisant ? »


 

 

 


" Félix, ami trop aimé, je dois maintenant vous ouvrir mon cœur, moins pour vous montrer combien je vous aime que pour vous apprendre la grandeur de vos obligations en vous dévoilant la profondeur et la gravité des plaies que vous y avez faites. Au moment où je tombe harassée par les fatigues du voyage, épuisée par les atteintes reçues pendant le combat, heureusement la femme est morte, la mère seule a survécu. Vous allez voir, cher, comment vous avez été la cause première de mes maux. Si plus tard je me suis complaisamment offerte à vos coups, aujourd'hui je meurs atteinte par vous d'une dernière blessure ; mais il y a d'excessives voluptés à se sentir brisée par celui qu'on aime. Bientôt les souffrances me priveront sans doute de ma force, je mets donc à profit les dernières lueurs de mon intelligence pour vous supplier encore de remplacer auprès de mes enfants le cœur dont vous les aurez privés. Je vous imposerais cette charge avec autorité si je vous aimais moins ; mais je préfère vous la laisser prendre de vous−même, par l'effet d'un saint repentir, et aussi comme une continuation de votre amour : l'amour ne fut−il pas en nous constamment mêlé de repentantes méditations et de craintes expiatoires ? Et, je le sais, nous nous aimons toujours. Votre faute n'est pas si funeste par vous que le retentissement que je lui ai donné au dedans de moi−même. Ne vous avais−je pas dit que j'étais jalouse, mais jalouse à mourir ? Eh ! bien, je meurs. Consolez−vous, cependant : nous avons satisfait aux lois humaines. L'Eglise, par une de ses voix les plus pures, m'a dit que Dieu serait indulgent à ceux qui avaient immolé leurs penchants naturels à ses commandements. Mon aimé, apprenez donc tout, car je ne veux pas que vous ignoriez une seule de mes pensées.


Ce que je confierai à Dieu dans mes derniers moments, vous devez le savoir aussi, vous le roi de mon cœur, comme il est le roi du ciel. Jusqu'à cette fête donnée au duc d'Angoulême, la seule à laquelle j'aie assisté, le mariage m'avait laissée dans l'ignorance qui donne à l'âme des jeunes filles la beauté des anges. J'étais mère, il est vrai ; mais l'amour ne m'avait point environnée de ses plaisirs permis. Comment suis−je restée ainsi ? Je n'en sais rien ; je ne sais pas davantage par quelles lois tout en moi fut changé dans un instant. Vous souvenez−vous encore aujourd'hui de vos baisers ? Ils ont dominé ma vie, ils ont sillonné mon âme ; l'ardeur de votre sang a réveillé l'ardeur du mien ; votre jeunesse a pénétré ma jeunesse, vos désirs sont entrés dans mon cœur. Quand je me suis levée si fière, j'éprouvais une sensation pour laquelle je ne sais de mot dans aucun langage, car les enfants n'ont pas encore trouvé de parole pour exprimer le mariage de la lumière et de leurs yeux, ni le baiser de la vie sur leurs lèvres. Oui, c'était bien le son arrivé dans l'écho, la lumière jetée dans les ténèbres, le mouvement donné à l'univers, ce fut du moins rapide comme toutes ces choses ; mais beaucoup plus beau, car c'était la vie de l'âme ! Je compris qu'il existait je ne sais quoi d'inconnu pour moi dans le monde, une force plus belle que la pensée, c'était toutes les pensées, toutes les forces, tout un avenir dans une émotion partagée. Je ne me sentis plus mère qu'à demi. En tombant sur mon cœur, ce coup de foudre y alluma des désirs qui sommeillaient à mon insu ; je devinai soudain tout ce que voulait dire ma tante quand elle me baisait sur le front en s'écriant :

Pauvre Henriette ! En retournant à Clochegourde le printemps, les premières feuilles, le parfum des fleurs, les jolis nuages blancs, l'Indre, le ciel, tout me parlait un langage jusqu'alors incompris et qui rendait à mon âme un peu du mouvement que vous aviez imprimé à mes sens. Si vous avez oublié ces terribles baisers, moi, je n'ai jamais pu les effacer de mon souvenir : j'en meurs ! Oui, chaque fois que je vous ai vu depuis, vous en ranimiez l'empreinte ; j'étais émue de la tête aux pieds par votre aspect, par le seul pressentiment de votre arrivée. Ni le temps, ni ma ferme volonté n'ont pu dompter cette impérieuse volupté. Je me demandais involontairement : Que doivent être les plaisirs ? Nos regards échangés, les respectueux baisers que vous mettiez sur mes mains, mon bras posé sur le vôtre, votre voix dans ses tons de tendresse, enfin les moindres choses  me remuaient si violemment que presque toujours il se répandait un nuage sur mes yeux : le bruit des sens révoltés remplissait alors mon oreille. Ah ! Si dans ces moments où je redoublais de froideur, vous m'eussiez prise dans vos bras, je serais morte de bonheur. J'ai parfois désiré de vous quelque violence, mais la prière chassait promptement cette mauvaise pensée. Votre nom prononcé par mes enfants m'emplissait le cœur d'un sang plus chaud qui colorait aussitôt mon visage et je tendais des pièges à ma pauvre Madeleine pour le lui faire dire, tant j'aimais les bouillonnements de cette sensation. Que vous dirai−je ? Votre écriture avait un charme, je regardais vos lettres comme on contemple un portrait. Si dès ce premier jour, vous aviez déjà conquis sur moi je ne sais quel fatal pouvoir, vous comprenez mon ami qu'il devint infini quand il me fut donné de lire dans votre âme.


Quelles délices m'inondèrent en vous trouvant si pur, si complètement vrai, doué de qualités si belles, capable de si grandes choses et déjà si éprouvé ! Homme et enfant, timide et courageux ! Quelle joie quand je nous trouvai sacrés tous deux par de communes souffrances ! Depuis cette soirée où nous nous confiâmes l'un à l'autre, vous perdre, pour moi c'était mourir : aussi vous ai−je laissé près de moi par égoïsme. La certitude qu'eut monsieur de la Berge de la mort que me causerait votre éloignement le toucha beaucoup, car il lisait dans mon âme. Il jugea que j'étais nécessaire à mes enfants, au comte : il ne m'ordonna point de vous fermer l'entrée de ma maison, car je lui promis de rester pure d'action et de pensée. − " La pensée est involontaire, me dit−il, mais elle peut être gardée au milieu des supplices. − Si je pense, lui répondis−je, tout sera perdu, sauvez−moi de moi−même. Faites qu'il demeure près de moi, et que je reste pure ! " Le bon vieillard quoique bien sévère, fut alors indulgent à tant de bonne foi. − " Vous pouvez l'aimer comme on aime un fils, en lui destinant votre fille, " me dit−il. J'acceptai courageusement une vie de souffrances pour ne pas vous perdre ; et je souffris avec amour en voyant que nous étions attelés au même joug. Mon Dieu ! Je suis restée neutre, fidèle à mon mari, ne vous laissant pas faire un seul pas, Félix, dans votre propre royaume. La grandeur de mes passions a réagi sur mes facultés, j'ai regardé les tourments que m'infligeait monsieur de Mortsauf comme des expiations, et je les endurais avec orgueil pour insulter à mes penchants coupables. Autrefois j'étais disposée à murmurer, mais depuis que vous êtes demeuré près de moi, j'ai repris quelque gaieté dont monsieur de Mortsauf s'est bien trouvé.


Sans cette force que vous me prêtiez, j'aurais succombé depuis longtemps à ma vie intérieure que je vous ai racontée. Si vous avez été pour beaucoup dans mes fautes, vous avez été pour beaucoup dans l'exercice de mes devoirs. Il en fut de même pour mes enfants. Je croyais les avoir privés de quelque chose, et je craignais de ne faire jamais assez pour eux. Ma vie fut dès lors une continuelle douleur que j'aimais. En sentant que j'étais moins mère, moins honnête femme, le remord s'est logé dans mon cœur ; et, craignant de manquer à mes obligations, j'ai constamment voulu les outrepasser. Pour ne pas faillir, j'ai donc mis Madeleine entre vous et moi, et je vous ai destiné l'un à l'autre, en m'élevant ainsi des barrières entre nous deux. Barrières impuissantes ! Rien ne pouvait étouffer les tressaillements que vous me causiez. Absent ou présent, vous aviez la même force. J'ai préféré Madeleine à Jacques, parce que Madeleine devait être à vous. Mais je ne vous cédais pas à ma fille sans combats. Je me disais que je n'avais que vingt−huit ans quand je vous rencontrai, que vous en aviez presque vingt−deux ; je rapprochais les distances, je me livrais à de faux espoirs. O mon Dieu, Félix, je vous fais ces aveux afin de vous épargner des remords, peut−être aussi afin de vous apprendre que je n'étais pas insensible, que nos souffrances d'amour étaient bien cruellement égales. Il y eut un moment où la lutte fut si terrible que je pleurais pendant toutes les nuits : mes cheveux tombaient. Ceux−là, vous les avez eus !


Votre grandeur d'âme d'alors, loin de m'élever, m'a rapetissée. Hélas ! Dès ce jour je souhaitais me donner à vous comme une récompense due à tant d'héroïsme ; mais cette folie a été courte. Je l'ai mise aux pieds de Dieu pendant la messe à laquelle vous avez refusé d'assister. La maladie de Jacques et les souffrances de Madeleine m'ont paru des menaces de Dieu, qui tirait fortement à lui la brebis égarée. Puis votre amour si naturel pour cette Anglaise m'a révélé des secrets que j'ignorais moi−même. Je vous aimais plus que je ne croyais vous aimer. Madeleine a disparu. Les constantes émotions de ma vie orageuse, les efforts que je faisais pour me dompter moi−même sans autre secours que la religion, tout a préparé la maladie dont je meurs. Ce coup terrible a déterminé des crises sur lesquelles j'ai gardé le silence. Je voyais dans la mort le seul dénouement possible de cette tragédie inconnue. Il y a eu toute une vie emportée, jalouse, furieuse, pendant les deux mois qui se sont écoulés entre la nouvelle que me donna ma mère de votre liaison avec lady Dudley et votre arrivée. Je voulais aller à Paris, j'avais soif de meurtre, je souhaitais la mort de cette femme, j'étais insensible aux caresses de mes enfants. La prière, qui jusqu'alors avait été pour moi comme un baume, fut sans action sur mon âme. La jalousie a fait la large brèche par où la mort est entrée. Je suis restée néanmoins le front calme. Oui, cette saison de combats fut un secret entre Dieu et moi. Quand j'ai bien su que j'étais aimée autant que je vous aimais moi−même et que je n'étais trahie que par la nature et non par votre pensée, j'ai voulu vivre... et il n'était plus temps. Dieu m'avait mise sous sa protection, pris sans doute de pitié pour une créature vraie avec elle−même, vraie avec lui, et que ses souffrances avaient souvent amenée aux portes du sanctuaire.


Mon bien−aimé, Dieu m'a jugée, monsieur de Mortsauf me pardonnera sans doute ; mais vous, serez−vous clément ? Écouterez−vous la voix qui sort en ce moment de ma tombe ? Réparerez−vous les malheurs dont nous sommes également coupables, vous moins que moi peut−être ? Vous savez ce que je veux vous demander. Soyez auprès de monsieur de Mortsauf comme est une sœur de charité auprès d'un malade, écoutez−le, aimez−le ; personne ne l'aimera. Interposez−vous entre ses enfants et lui comme je le faisais. Votre tâche ne sera pas de longue durée : Jacques quittera bientôt la maison pour aller à Paris auprès de son grand−père, et vous m'avez promis de le guider à travers les écueils de ce monde. Quant à Madeleine, elle se mariera ; puissiez−vous un jour lui plaire ! Elle est tout moi−même, et de plus elle est forte, elle a cette volonté qui m'a manqué, cette énergie nécessaire à la compagne d'un homme que sa carrière destine aux orages de la vie politique, elle est adroite et pénétrante. Si vos destinées s'unissaient, elle serait plus heureuse que ne le fut sa mère. En acquérant ainsi le droit de continuer mon œuvre à Clochegourde, vous effaceriez des fautes qui n'auront pas été suffisamment expiées, bien que pardonnées au ciel et sur la terre, car il est généreux et me pardonnera. Je suis, vous le voyez, toujours égoïste ; mais n'est−ce pas la preuve d'un despotique amour ? Je veux être aimée par vous dans les miens. N'ayant pu être à vous, je vous lègue mes pensées et mes devoirs ! Si vous m'aimez trop pour m'obéir, si vous ne voulez pas épouser Madeleine, vous veillerez du moins au repos de mon âme en rendant monsieur de Mortsauf aussi heureux qu'il peut l'être.


Adieu, cher enfant de mon cœur, ceci est l'adieu complètement intelligent, encore plein de vie, l'adieu d'une âme où tu as répandu de trop grandes joies pour que tu puisses avoir le moindre remords de la catastrophe qu'elles ont engendrée ; je me sers de ce mot en pensant que vous m'aimez, car moi j'arrive au lieu du repos, immolée au devoir, et, ce qui me fait frémir, non sans regret ! Dieu saura mieux que moi si j'ai pratiqué ses saintes lois selon leur esprit. J'ai sans doute chancelé souvent, mais je ne suis point tombée, et la plus puissante excuse de mes fautes est dans la grandeur même de la séduction qui m'a environnée. Le Seigneur me verra tout aussi tremblante que si j'avais succombé. Encore adieu, un adieu semblable à celui que j'ai fait hier à notre belle vallée, au sein de laquelle je reposerai bientôt, et où vous reviendrez souvent, n'est−ce pas ?

                                                                                                                                   "HENRIETTE"

 

Commenter cet article

Lallou DRIDI 25/07/2010 17:15



Une lettre trop émouvante, on voit jusqu'où on peut aller par amour et avec des sentiments aussi nobles !



anonyme 04/03/2010 15:13



"....Et où vous reviendrez souvent, n'est−ce pas ??? »Voici l'une des plus rares interrogations où le temps n'avance plus
mais se suspend !et où la réponse ne peut qu’être  affirmative par excellence ! Voilà le summum d'une âme qui sait garder de l’espoir alors qu’elle loge au fin fond
d’une tombe. Paix et Pardon





Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents