Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Le bon usage

Le bon usage

Mon blog est consacré essentiellement au bon usage de la langue française. Il est donc, spécialement conçu et destiné aux collégiens,lycéens, étudiants,et notamment aux amoureux de la langue de Molière.


Elsa au miroir

Publié par Fawzi Demmane sur 6 Mai 2009, 11:54am

Catégories : #Littérature


Elsa au miroir

C'était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C'était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
C'était au beau milieu de notre tragédie
Qu'elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise a son miroir

Elle peignait ses cheveux d'or et j'aurais dit
Qu'elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
A ranimer les fleurs sans fin de l'incendie
Sans dire ce qu'un autre à sa place aurait dit

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C'était au bon milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire 

C'était au beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi

Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir
Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

Et vous savez leurs noms sans que je leur aie dit
Et signifient les flammes des longs soirs
Et ses cheveux dorés quand elle vient s'asseoir
Et peigner sans rien dire un reflet d'incendie

Aragon

Commentaire

Pendant la seconde guerre mondiale, les poètes surréalistes empruntent des formes plus traditionnelles pour exalter le martyr des militants et réveiller le patriotisme des français. C'est l'objectif que poursuit Aragon dans son célèbre recueil La Diane française dans lequel il s'efforce de ranimer le sentiment national tout comme la sonnerie du clairon éveillait naguère les soldats des casernes. Ce poème réunit le thème de la tragédie nationale d'un amour menacé et celui de la tragédie  nationale alors que la patrie est en danger et que l'on massacre ses défenseurs. Après avoir dégagé l'intérêt de la structure du texte, nous analyserons la transformation progressive de l'amante en médiatrice grâce au décryptage des marques discrètes de l'engagement du poète rendu nécessaire par les circonstances.

I) Une structure originale et qui fait sensible

L'atmosphère d'attente tragique se manifeste par la répétition et la monotonie.

a) La répétition en effet apparaît comme la figure fondamentale qui ordonne le texte. Les trois premiers vers sont repris régulièrement dans les quaintils, puis avec des variantes sur l'ensemble du poème et dans les distiques.

Ce procédé rappelle celui du pantoum déjà utilisé par Baudelaire et Hugo. Le poème de plus n'est construit que sur deux rimes qui se succèdent de façon régulière tant dans les quaintils que dans les distiques ce qui constitue un lien entre les deux parties du poème.

b) Par ailleurs, ces reprises en entrelat donnent l'impression du déroulement incessant du même geste, celui du peigne qui accompagne une méditation qui revient sans cesse sur des points clés (étant la tragédie et l'incendie, le miroir et la mémoire, le monde maudit et ce que dit le poète. Enfin, l'imparfait accentue l'impression de durée et le sentiment d'angoisse qui accompagne l'attente d'un dénouement tragique. Le vers conserve une certaine fluidité étant donné que la phrase n'est pas entièrement calquée sur le vers lui-même et que l'on observe des coupes : elle peignait ses cheveux d'or ; et un contre-rejet du vers 3 sur le vers 4. cette structure est consacrée à l'évocation des deux tragédies, la tragédie personnelles, celle du couple et la tragédie nationale, d'où l'emploi justifié du notre.

II) La tragédie personnelle

Cette tragédie réelle ou hypothétique est mise en évidence par l'intermédiaire de la reprise d'un thème courtois vers lequel Aragon se tourne pour des raisons idéologiques et de prudence (censure).

a) Sa beauté (chevelure)

De l'héroïne courtoise, Elsa possède la chevelure opulente (longs cheveux d'or) dont le démêlage est une opération de longue haleine pendant un long jour, l'éclat de cette chevelure est souligné par la comparaison avec l'incendie, avec un tissu chatoyant et soyeux : la moire qui apparaît au vers 19. Dès le début du poème, l'éclat de la chevelure symbolise la passion qu'elle inspire. Elsa rappelle également l'héroïne courtoise par l'atmosphère de raffinement qui l'entoure, ce raffinement apparaît sur les couleurs : le rouge et l'or, traditionnellement associés à la dame qui est aussi une reine. La harpe entretient également cette atmosphère puisqu'on sait que seul jouait de la harpe pour se consoler de l'absence de Tristan. Enfin, le thème pictural de la femme au miroir renvoie à un milieu social aisé où la femme peut d'abord acquérir cet objet coûteux et dispose de loisirs pour entretenir une beauté physique, reflet supposé de ses qualités morales.

b) Elle manifeste également le caractère énigmatique de l'héroïne courtoise qui impose au chevalier des épreuves dont il ne pénètre pas le sens. Dans le poème, Aragon se montre torturé par le silence d'Elsa qu'il perçoit comme de l'indifférence ou comme un reproche (ses patientes mains calmaient un incendie). Elle jouait de la harpe sans y croire : l'hypothèse que l'ambiance de la femme a disparu. Il en est réduit à des hypothèses qui le mettent au supplice et le miroir est alors les symbole du monde intérieur dans lequel la femme s'enferme pour le tromper avec ses pensées et avec ses souvenirs (vers 7, 8, 9 avec la rupture) : hésitation et désarroi du poète.

III La tragédie nationale

De fait, dans la seconde moitié du poème, le poète découvre avec le lecteur les raisons de cette indifférence apparente : loin d'avoir un comportement narcissique, Elsa est plongée dans une méditation dont l'intensité et la profondeur la détournent momentanément de son compagnon et les deux vers qui nous mettent sur le voie sont les vers 16 et 17.

a) Les souvenirs d'Elsa

Ils sont de nature obsédante de part leur caractère cruel : ce sont des souvenirs du monde maudit dont disparaissent les plus valeureux de leurs compagnons, la métaphore de l'incendie prend alors une valeur bien différente et le poème passe du lyrisme personnel à la poésie militante. L'alliance de mots « assise à sa mémoire » est originale. Elle n'est plus assise à son miroir mais assise à sa mémoire ce qui montre la profondeur de la réflexion d'Elsa qui cherche à discerner quelle serait la meilleure attitude possible face à la situation confuse que connaît le pays.

b) Ses pouvoirs visionnaires

Cet effort porte ses fruits comme nous le montre l'expression « Elle voyait au loin » (vers 24), c'est-à-dire qu'elle est capable de décrypter le sens des évènements et de proposer une conduite à tenir, c'est-à-dire l'engagement à la suite de ceux qui ont disparus (des résistants). Mais ses pouvoirs visionnaires ne font pas d'elle une Pythie, une femme agitée, le passage du peigne dans la chevelure montre qu'elle démêle patiemment le fil embrouillé des évènements tout en conservant son calme et son équilibre.

Rétablissement de la communication

Par son silence, elle suscite la réflexion de son mari et admirateur qui passe de la fascination amoureuse à la prise de conscience politique (ses feux éclairaient les coins de ma mémoire). Ces vertus de l'héroïne courtoise transmises à la femme moderne, le silence de la dame sonne comme une incitation à l'action et au courage, à l'imitation des résistants, qui sont les meilleurs de ce monde maudit.

Conclusion

Malgré sa forme déconcertante, le poème s'inscrit dans une triple tradition, courtoise, poème en vers et engagement entremêlant harmonieusement l'inspiration militante et le lyrisme personnel. Aragon atteint le double objectif d'encourager ses concitoyens à la résistance et de ridiculiser l'idéal nazi en lui opposant le modèle de la civilisation courtoise et du culte de la dame comme moyen de lutte contre la barbarie.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents