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Le bon usage

Le bon usage

Mon blog est consacré essentiellement au bon usage de la langue française. Il est donc, spécialement conçu et destiné aux collégiens,lycéens, étudiants,et notamment aux amoureux de la langue de Molière.


Les Vrilles de la Vigne. (Extrait)

Publié par Fawzi Demmane sur 1 Juin 2011, 14:45pm

Catégories : #Littérature

 

 

 

 

 

 

J’appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif… Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rose ! Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs, qu’un fruit mûrit on ne sait où, – là-bas, ici, tout près, – un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près…

 

Et si tu passais, en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir…

 

Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie.

 

Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le soir, s’étire et flotte un fil de brouillard, un brouillard ténu, blanc, vivant, un gracieux spectre de brume couché sur l’air humide… Animé d’un lent mouvement d’onde, il se fond en lui-même et se fait tour à tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère… Si tu restes trop tard penché vers lui sur l’étroite vallée, à boire l’air glacé qui porte ce brouillard vivant comme une âme, un frisson te saisira, et toute la nuit tes songes seront fous…

 

Écoute encore, donne tes mains dans les miennes : si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin que je connais, jaune et bordé de digitales d’un rose brûlant, tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la vie… Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne et bat à tes oreilles comme le sang même de ton cœur, jusqu’à la forêt, là-haut, où finit le monde…

 

C’est une forêt ancienne, oubliée des hommes, et toute pareille au paradis, écoute bien, car…

 

Comme te voilà pâle et les yeux grands ! Que t’ai-je dit ! Je ne sais plus… je parlais, je parlais de mon pays, pour oublier la mer et le vent… Te voilà pâle, avec des yeux jaloux… Tu me rappelles à toi, tu me sens si lointaine… Il faut que je refasse le chemin, il faut qu’une fois encore j’arrache, de mon pays, toutes mes racines qui saignent…

 

Me voici ! de nouveau je t’appartiens. Je ne voulais qu’oublier le vent et la mer. J’ai parlé en songe… Que t’ai-je dit ? Ne le crois pas ! Je t’ai parlé sans doute d’un pays de merveilles, où la saveur de l’air enivre ?… Ne le crois pas ! N’y va pas : tu le chercherais en vain. Tu ne verrais qu’une campagne un peu triste, qu’assombrissent les forêts, un village paisible et pauvre, une vallée humide, une montagne bleuâtre et nue, qui ne nourrit pas même les chèvres…

 

Reprends-moi ! me voici revenue. Où donc est allé le vent, en mon absence ? Dans quel creux de dune boude-t-il, fatigué ? Un rayon aigu, serré entre deux nuées, pique la mer et rebondit ici, dans ce flacon où il danse à l’étroit…

 

Jette ce plaid qui m’étouffe ; vois ! la mer verdit déjà… Ouvre la fenêtre et la porte, et courons vers la fin dorée de ce jour gris, car je veux cueillir sur la grève les fleurs de ton pays apportées par la vague, – fleurs impérissables effeuillées en pétales de nacre rose, ô coquillages…

 

 

 

 

Colette, Les Vrilles de la Vigne

 

 

Posté par Majdouline Borchani, le 01er juin 2011

 

 

 


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illusions 03/06/2011 09:11






Un texte émouvant qui m'a poussé après plusieurs lectures à faire beaucoup de réflexions et chercher dans la vie de Colette les raisons du choix du titre et de ces mots.


Choisir de la vigne juste ses vrilles, n'est ce pas un essai de s'attacher ? ou chercher un point d'attache quand tout autour ne fait que la lacher ? Un divorce peut parfois libérer une
femme affranchie comme Colette, mais n'empêche qu'elle a passé par la suite des années à chercher à fixer ses vrilles sans vraiment le pouvoir.


Ce retour à sa campagne natale, à son enfance, à son insouciance, à son innocence, à la nature que colorient les saisons comme se dessine une vie... Colette ne cherche-t-elle pas à
s'identifier ? à chercher un repère pour comprendre son amour de ce lieu qu'elle a quitté ? à se comprendre ou à se justifier ? ou c'est une simple nostalgie vers un lieu plein de charme
qu'elle a su nous faire voir et aimer par ses propres yeux ?






Majdouline Borchani 03/06/2011 00:14



Chère Blanche
 Les
mots parfois manquent aux émotions. Merci pour ce pur moment de bonheur que j’ai vécu en lisant tes commentaires.


Blanche COLOBE 02/06/2011 20:26



Je remercie évidemment ma chère Majdouline pour la qualité de son choix, ce n'est d'ailleurs pas chose surprenante venant de la personne aux gouts raffinés qu'elle est.



Blanche COLOMBe 02/06/2011 20:19



Ce qui est merveilleux chez Colette c'est ce lyrisme débridé, cette incroyable capacité de donner à voir et à sentir à travers son écriture. Cet extrait en est la parfaite illustration: une
expression ailée autour d'un pays sublimé. Que de métaphores, que d'images, que de rêve! Que d'amour exacerbé pour une terre natale dont le seul réel et véritable  attrait est de l'avoir vu
maître, elle! Mais, si nous aimons cette écriture, c'est que quelque part nous nous retrouvons dans ce discours: n'avons-nous pas tous cette nostalgie pour le pays d'origine, pour peu qu'on s'en
éloigne un peu? N'est-ce pas toujours une déchirure? N'est-ce pas une souffrance? Et qu'importe qu'il soit un désert, ce sera toujours le plus beau coin du monde.
 

           Merci, cher Fawzi, pour cet eclectisme que tu manifestes à traver tes différentes publications sur ce Blog. Tous mes
encouragements.
                                           
                                    Blanche  COLOMBE



Fawzi Demmane 02/06/2011 21:31



Colette, une artiste qui a su, à travers cette autobiographie parée de belles métaphores, marier la nostalgie à l'amour du pays natal, pour faire de son oeuvre un véritable joyau.


Blanche, si je devrais répondre à ton commentaire, je te dirais tout simplement : Bravo ! Je m'incline devant ton sérieux et ton sens du détail.



valdy 02/06/2011 16:47



Je me permet de préciser que Colette, Femme Affranchie s'il en fût, n'a pas vécu la fin de son mariage comme un échec, mais comme une libération (littéraire et personnelle). De fait, Willie lui
volait ses écrits - elle était son nêgre.


Enfin, les Vrilles sont, pour les amoureux de Colette, la quintescence même de son écriture.


Valdy



Fawzi Demmane 02/06/2011 17:21



Merci beaucoup Valdy.


Ce paratexte et ces précisions enrichissantes sont, à mon avis, un facilitateur de lecture qui apportent, non seulement des informations précieuses, mais aussi un plus considérable pour la bonne
compréhension du texte.


Encore une fois, UN GRAND MERCI.



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