Ce que le jour doit à la nuit
PARTIE 2
RIO SALADO
CHAPITRE 10.mp3
Nous gravîmes un escalier. Mes pieds butaient contre les marches. Je me cramponnais à la rampe, ne voyais que le
vallonnement de son corps ondoyer devant moi, majestueux, ensorceleur, presque irréel tant sa grâce dépassait l’entendement.
Arrivée sur le palier, elle passa dans la lumière éblouissante d’une lucarne ; ce fut comme si sa robe s’était
désintégrée, me livrant jusqu’aux moindres détails la parfaite configuration de sa silhouette.
En se retournant subitement, elle me surprit en état de choc. Elle comprit aussitôt que je n’étais plus en mesure de
la suivre plus loin, que mes jambes allaient se dérober sous le poids de mes vertiges, que j’étais comme un Chardonnet pris au piège. Son sourire m’acheva. Elle revint vers moi, d’un pas souple,
aérien ; me dit quelque chose que je ne perçus pas.
Mon sang martelait mes tempes, m’empêchait de reprendre mes esprits.
Je ne me reconnaissais plus.
Depuis mon aventure avec Mme Cazenave, je ne savais plus où donner de la tête, errant à travers les méandres d’une
euphorie qui refusait de tomber. C’était ma première expérience d’homme, ma première découverte intime, et ça me grisait.
Il me suffisait d’être seul une seconde pour me retrouver dans l’exquise tourmente du désir. Mon corps se tendait
tel un arc ; je sentais les doigts de Mme Cazenave courir sur ma chair, ses caresses pareilles à des morsures rédemptrices se substituer à
mes fibres, se muer en frissons, devenir sang battant à mes tempes. En fermant les yeux, je percevais jusqu’à son
halètement, et mon univers se remplissait de son haleine capiteuse.
La nuit, impossible de renouer avec le sommeil. Mon lit chargé d’ébats platoniques me tenait en transe jusqu’au
matin.