Ce que le jour doit à la nuit
PARTIE 2
RIO SALADO
CHAPITRE 08.mp3
.... Le jeudi, dans un patio effervescent de cousins et de cousines, alors que je me sentais un peu perdu dans le charivari, Isabelle m’avait saisi par le coude et présenté aux siens : « C’est mon camarade préféré ! ».
Mon premier baiser, c’est à elle que je le dois. Nous étions dans le grand salon, chez elle, au fond d’une alcôve coincée entre deux portes-fenêtres. Isabelle jouait du piano, le dos roide et le menton droit. Assis à côté d’elle sur le banc, je contemplais ses doigts fuselés qui couraient comme des feux follets sur les touches du clavier. Elle avait un talent fou. Soudain, elle s’était arrêtée et, avec infiniment de délicatesse, avait rabattu le couvercle sur le clavier. Après une courte tergiversation, ou bien une courte méditation, elle s’était retournée vers moi, m’avait pris le visage entre ses mains et avait posé ses lèvres sur les miennes en fermant les yeux d’un air inspiré.
Le baiser m’avait paru interminable.
Isabelle avait rouvert les yeux avant de se retirer.
– Vous avez senti quelque chose, monsieur Jonas ?
– Non, lui répondis-je.
– Moi, non plus. C’est curieux, au cinéma, ça m’a semblé grandiose... Je suppose qu’il faudrait attendre d’être adultes pour ressentir vraiment les choses.
Plongeant son regard dans le mien, elle avait décrété :
– Qu’importe ! Nous attendrons le temps qu’il faudra.
Isabelle avait la patience de ceux qui sont persuadés que les lendemains se font pour eux. ....
Isabelle m’avait sorti d’une cage dorée pour me jeter dans un puits.
Adam éjecté de son paradis n’aurait pas été aussi dépaysé que moi, et sa pomme moins dure que le caillot qui m’était resté en travers de la gorge.