Ce que le jour doit à la nuit
PARTIE 2
RIO SALADO
CHAPITRE 08 (suite).mp3
.... Pourtant, la misère était toujours là, inébranlable ; elle tenait tête à tout, y compris aux projets municipaux les
plus enthousiasmants. Les mêmes silhouettes cacochymes rasaient les murs, les mêmes loques se faisandaient au fond de leurs cartons ; les plus abîmées se tenaient en faction devant des gargotes
putrescentes pour tremper leur pain nu dans les odeurs de cuisson, la figure cendreuse, le regard coagulé, ficelés dans leur burnous pareils à des momies. Ils nous regardaient passer comme si
nous étions le temps en personne, comme si nous surgissions d’un monde parallèle. Bertrand, qui avait l’air aguerri, pressait le pas dès qu’un quolibet nous visait ou qu’un œil torve s’attardait
sur nos beaux habits. Il y avait quelques roumis qui se démenaient çà et là, des musulmans en costume européen, le fez sur l’oreille, mais on sentait dans l’air la fermentation inexorable des
orages en sursis. De temps à autre, nous débouchions sur des chahuts qui se prolongeaient en rixes ou bien qui s’interrompaient d’un coup, cédant la place à un silence dérangeant. Le malaise
était énorme, et les attentes à bout de souffle. La danse tintinnabulante des marchands d’eau, pirouettant dans leurs harnachements multicolores dentelés de clochettes, ne parvenait pas à
conjurer les influences malsaines.
Il y avait trop, beaucoup trop de souffrance...
Jenane Jato croulait sous le poids des rêves crevés. Des gamins livrés à eux-mêmes tanguaient à l’ombre de leurs
aînés, ivres de faim et d’insolation ; ils étaient des drames naissants lâchés dans la nature, repoussants de crasse et d’agressivité, courant pieds nus pour s’accrocher à l’arrière des
camions, slalomant sur leur caricou au milieu des charrettes, hilares et inconscients, flirtant avec la mort au gré des accélérations. Par endroits, ils se regroupaient autour d’un ballon en
chiffons ou d’une partie musclée ; il y avait dans leurs jeux terrifiants des élans exaltés, suicidaires à donner le vertige.