L’imagination prisée….
cette qualité rare et précieuse dans la littérature.
J'ai eu lieu de connaître un auteur de roman qui ne se piquait pas d'avoir un style correct, ni même élégant, ni de peindre avec vérité les mœurs et les caractères des hommes, ni de corriger leurs vices, leurs travers, toutes qualités dont il faisait peu de cas ; mais il se piquait d'avoir beaucoup d'imagination, car il disait qu'on en trouvait un peu dans ses ouvrages. Aussi était-ce la qualité qu'il prisait par dessus toutes les autres. Mais y avait-il réellement de l'imagination dans ses romans ? Oh non ! L'imagination ne consiste pas à produire une foule de personnages et d'événements ; il faut encore, quant aux événements, avoir trouvé, sans longueurs, le moyen de les amener, de les rendre vraisemblables ; il faut qu'ils soient naturels sans être communs, intéressants sans déclamation, neufs sans bizarrerie, et tellement liés au sujet, qu'ils en fassent ressortir l'effet. Et quant aux personnages, il ne suffit pas que leurs caractères soient atroces ou divinement parfaits, ou qu'ils aient des goûts et des travers comme on n'en a point ; mais ils doivent frapper par leur ressemblance avec la nature, être utiles à l'action, valoir la peine d'être peints, agir et parler conformément à leur caractère, à leur sexe, à leur âge, à leur profession. Quand il y a de tout cela dans un roman, les événements fussent-ils simples, il s'y trouve de l'imagination, et celle-là seule est une qualité rare et précieuse.
Jean Baptiste Say(1767-1832)
(Petit volume contenant quelques aperçus des hommes et de la société, p.30, Deterville, 1817)
Proposé par Ame secrète